Par Monts et par soi

De juin à octobre 2025, Suzel et Matéo ont parcouru à pied plus de 3 000 km à travers tous les grands massifs français, des Vosges aux Pyrénées, en suivant l’itinéraire de l’Hexatrek. Après des parcours d’études exigeants et déstabilisants, ponctués de doutes, de réorientations et de remises en question, ce temps “hors cadre” leur a permis de réfléchir à l’entrée dans l’âge adulte. Une façon de se réapproprier le sens de leurs choix, loin des injonctions sociales et de la course permanente. Un film pour celles et ceux qui doutent, marchent, trébuchent, rêvent et cherchent, eux aussi, leur propre chemin. Un documentaire sensible, loin des récits de performance et de l’héroïsation de l’exploit.

La traversée de la France à pied, par les grands massifs, n’est pas un objectif en soi : elle est un prétexte narratif à un récit intérieur. Un cadre physique exigeant, lent et répétitif, qui permet de faire émerger ce qui, d’ordinaire, reste enfoui : le doute, la fatigue, les élans, les renoncements, et ce moment fragile où l’on cesse d’attendre des réponses extérieures pour commencer à se tenir face à soi.

Suzel et Matéo ont 24 ans lorsqu’ils s’engagent sur l’Hexatrek. Ils ne partent pas seulement pour “se dépasser”, mais pour s’extraire du cadre, suspendre les injonctions, et interroger ce que signifie entrer dans l’âge adulte aujourd’hui. Le film naît de cette tension : marcher pour avancer, mais surtout marcher pour ralentir. Le récit s’appuie sur la structure même de l’Hexatrek et se déploie en cinq actes, correspondant aux cinq massifs traversés.

Chaque massif devient une étape émotionnelle, un état intérieur, plutôt qu’un simple repère géographique.

Acte 1. Les Vosges ouvrent le film comme une porte d’entrée : sortie du cadre, premiers bivouacs, découverte des bruits de la nuit. Les premières fatigues sont exprimées mais ce début de trajet est porté par un élan encore intact et une grande curiosité.

Acte 2. Le Jura prolonge cet élan tout en l’infléchissant. Les corps sont encore solides et le récit s’ouvre davantage aux rencontres : proches, amis, famille. La marche devient collective, portée par le lien social, comme si l’on n’avait pas encore totalement quitté l’ancien monde.

Acte 3. Les Alpes marquent une rupture. L’environnement est à la fois majestueux et hostile. Les reliefs se dressent, le dénivelé devient écrasant. La fatigue s’installe, physique mais aussi mentale. Les montagnes deviennent des métaphores : celles des choix, des orientations, des impasses possibles. C’est ici que le film commence à creuser le doute et à semer une première fêlure.

Acte 4. Le Massif Central installe une parenthèse, un moment de joie dans ce périple dantesque. Les rencontres nouvelles et l’aventure en canoë apportent un souffle, une joie passagère, mais l’usure est là. La répétition des gestes s’impose, la routine devient écrasante et le regard change. Il y a une forme d’acceptation : continuer devient un acte presque mécanique. Ce terreau fertile au doute, ouvre la porte au renoncement.

Acte 5. Les Pyrénées constituent le dernier mouvement, le plus intérieur. L’abandon est envisagé, frôlé. Puis quelque chose résiste. Le récit devient plus poétique. Suzel et Matéo se racontent l’un l’autre, comme une déclaration silencieuse après dix années de chemin de vie partagé. La montagne élève autant qu’elle éprouve. Les limites mentales sont touchées, dépassées. L’arrivée à Hendaye n’est pas une conclusion, mais une ouverture : ce n’est pas la fin du chemin, c’est le début d’un autre rapport au monde. La mise en scène porte un récit fluide rythmé par la lenteur et l’écoute. Le paysage n’est jamais un décor, mais un partenaire. Le son (pas, souffle, vent, pluie) est un moteur dramaturgique à part entière.

Le film refuse toute forme de didactisme ou de commentaire surplombant. Il ne cherche pas à expliquer, mais à faire éprouver. Intime dans sa matière, ce documentaire devient universel par ce qu’il traverse : le doute, la peur, la joie, la découverte de soi et le passage à l’âge adulte. Le chemin ne se trace jamais tout droit, mais toujours Par Monts et par Soi.

Zeytto.